vendredi 15 avril 2016

Face à l'horreur des attentats

Face à l'horreur des attentats, notre société a surtout besoin de se rassembler. Ceci ne doit pas empêcher le débat d'idées. Certaines réactions m'inquiètent car elles semblent par idéologie ou par naïveté chercher le mal dans notre société et ce de manière déséquilibrée. Certes nous ne devons pas nous exonérer de responsabilités. Mais la notion du "pêché originel " est dépassée. Nous ne sommes pas coupables de tout ! A l'inverse, certains parfois haineux , réagissent de manière impulsive et stigmatisante. Ils nous mènent également dans le mur. Puisque débat il y a , je partage aujourd'hui sur mon site une opinion qui a au minimum le mérite de l'alimenter sans langue de bois :

FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour Georges-Louis Bouchez et Corentin de Salle, le traitement des attentats de Bruxelles le confirme : notre société est «socialisante». Injuste, celle-ci promouvrait constamment une «inversion des valeu
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Georges-Louis Bouchez est un député belge.
Corentin de Salle est directeur scientifique du Centre Jean Gol.
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«Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde» disait Albert Camus. Et si nous étions engagés dans cette erreur depuis cinquante ans? Depuis 1968, nous avons distordu le sens du mot «justice» et nous en payons aujourd'hui le prix.
Depuis des décennies, nous vivons dans une «société socialisante» aujourd'hui en faillite et qui, à y regarder de plus près, est profondément injuste. Dans une telle société, celui qui échoue est une victime ; celui qui réussit est suspect. Celui qui perturbe est cajolé ; celui qui suit les règles est méprisé. Celui qui mobilise lobbies et syndicats obtient mille avantages ; celui qui travaille sans se plaindre est assommé de taxes. Celui qui agresse a forcément des circonstances atténuantes ; celui (ou celle) qu'on agresse l'a probablement un peu cherché...
Ainsi, lorsque des barbares se font sauter dans un métro ou le hall d'un aéroport, c'est assurément la faute à cette société islamophobe, discriminante et exclusionniste. Une ineptie lorsque l'on sait que les jeunes radicalisés, dans leur écrasante majorité, étaient issus de la classe moyenne, étaient scolarisés, avaient un emploi (souvent public) et un logement (souvent public), avaient été encadrés par des associations publiques, avaient bénéficié de services de structures publiques. Bref, ils avaient tout reçu. Mais, pour les consciences morales de la société socialisante, ce n'était certainement pas assez: ils étaient forcément «déracinés», «déboussolés», «livrés à eux-mêmes», etc. Il est d'ailleurs perturbant de constater que ceux qui avancent de telles explications sont les mêmes qui, il y a peu de temps, s'opposaient obstinément au parcours obligatoire d'intégration.
Au lieu d'élever les jeunes par un encadrement, le choix a été fait de baisser les standards.
Cette lecture du monde est dramatique et mortifère pour nos sociétés car elle entraine des choix désastreux et injustes en matière de politique publique. Elle conduit par exemple au nivellement par le bas dans le secteur de l'enseignement: pour éviter, dit-on, de discriminer les jeunes qui n'obtenaient pas la moyenne, on a progressivement abaissé le seuil des exigences, avec pour double résultat de les priver du seul véritable instrument d'ascension sociale et de créer l'un des enseignements les plus inégalitaires au monde. Au lieu de les élever par un encadrement, le choix a été fait de baisser les standards.
Dans le même ordre d'idée, durant des décennies, certains intellectuels de l'antiracisme ont fait régner la loi du silence sur toute difficulté touchant la population immigrée et ont interdit toute critique pour préserver la «paix sociale». Le terrorisme islamique fut précédé par un impitoyable terrorisme intellectuel qui tuait dans l'œuf tout débat avec les deux assertions foudroyantes «pas d'amalgames» et «pas de stigmatisation» à l'adresse de tous ceux qui voulaient thématiser les problèmes et y apporter des solutions de manière humaniste et nuancée. On ne résout pas un problème en le niant. A force de seriner qu'ils vivaient dans une société injuste, raciste et discriminante, ils ont conforté dans cette population le discours victimaire, ont engendré le repli sur soi, l'absence d'autocritique, le communautarisme, la haine de l'Europe et même l'exécration de ses valeurs.
Durant des décennies, des juges, imprégnés de ces théories déresponsabilisantes, ont préféré « protéger la jeunesse » - c'est-à-dire les jeunes délinquants - plutôt que de les punir, renforçant le sentiment d'impunité et aggravant l'insécurité.
Durant des décennies, des juges, imprégnés de ces théories déresponsabilisantes, ont préféré «protéger la jeunesse» - c'est-à-dire les jeunes délinquants - plutôt que de les punir, renforçant le sentiment d'impunité et aggravant l'insécurité. Durant des décennies, nous avons consacré des centaines de millions d'euros pour «venir en aide aux quartiers», arrosant au passage de multiples associations qui se sont véritablement professionnalisées dans la course aux subsides, pour organiser des activités urbaines, des maisons de quartier. Avec, il est vrai, certains résultats. Mais ne leur a-t-on pas prêté des vertus excessives? Qui peut croire que c'est en organisant des matches de foot dans les quartiers que l'on empêchera des radicaux de s'en prendre à des vies humaines? Certains rétorquent que, sans ces politiques, ces jeunes traîneraient dans les quartiers. Quelle vision infantilisante! Même dans les milieux les plus précarisés socialement, si les parents interdisaient à leurs enfants de trainer en rue, l'autorité parentale minimale devrait suffire à faire respecter ce principe évident. Pas dans la société socialisante où les parents sont, eux aussi... des victimes.
Alors que le pourcentage du PIB consacré aux dépenses publiques a atteint des sommets stratosphériques ces dernières décennies, les consciences éclairées de la société socialisante poursuivent leur inlassable entreprise de culpabilisation et expliquent doctement: nous n'avons pas assez investi dans les politiques publiques! Albert Einstein donnait à la démence la définition suivante: «refaire la même chose encore et encore en espérant des résultats différents».
A cette « société socialisante » créatrice d'injustice, nous préférons une « société juste ».
N'espérons pas que la gauche moralisatrice fasse son autocritique. Mais posons-nous la question: n'est-il pas urgent de changer de paradigme? A cette «société socialisante» créatrice d'injustice, nous préférons une «société juste». Dans la société socialisante post-68, la justice est comprise comme suit: «protéger le faible contre le fort». Mais, aussi bien intentionnée que soit cette conception, ce n'est pas la définition de la justice. En réalité, la justice consiste à condamner celui qui est en tort, que celui-ci soit riche ou pauvre, fort ou faible. La justice doit être la même pour tous. Il faut punir le riche quand il fraude le fisc. Il faut punir le pauvre quand il abuse de la sécurité sociale. Il faut punir les criminels en col blanc qui, se croyant au-dessus des lois, détournent des fonds publics. Il faut punir les criminels des milieux populaires qui agressent ou dépouillent leurs semblables.
Dans une société juste, un radicalisé serait traité comme un criminel à qui on ne trouve nulle excuse. Comment expliquer, comment justifier qu'une politique de tolérance zéro soit appliquée aux automobilistes pour des PV de stationnement alors qu'un individu qui fait feu sur des policiers est relâché au bout de quatre années? Qui peut encore tolérer de telles absurdités? Dans une société juste, un étudiant méritant ne doit jamais être contraint d'abandonner pour des raisons financières. Dans une société juste, quelqu'un qui entreprend mais connaît un échec n'a pas à être pointé du doigt mais plutôt encouragé. Dans une société juste, fonctionnaires et magistrats sont nommés en fonction de leurs seuls mérites. Dans une société juste, on ne distribue pas faveurs et privilèges aux affidés sous prétexte de redresser les injustices du marché. Dans une société juste, on n'est pas «redevable» mais responsable. Dans une société juste, on n'explique pas le décrochage, le crime, l'insécurité, la pauvreté, la corruption comme des phénomènes impersonnels qui «se produisent» chez les gens et contre lesquels il faut massivement «entrer en guerre» avec des fonds publics mais bien comme la résultante de choix et de comportements individuels qui peuvent et qui doivent être changés.
« La gauche ne nous rend individuellement responsable de rien mais collectivement responsables de tout »
Thomas Sowell
Comme l'écrivait l'intellectuel américain Thomas Sowell: «La gauche ne nous rend individuellement responsable de rien mais collectivement responsables de tout». En réalité, affirmer que «la société», c'est-à-dire nous tous (et donc personne en particulier) est responsable de tous les maux, est profondément injuste. Si responsables il y a, ils sont plutôt à chercher dans les promoteurs de la société socialisante. Une société juste considère la responsabilité comme le corrélat indispensable de la liberté. Une société juste ne se montre pas plus dure envers les individus: elle rééquilibre simplement la balance entre les droits et les devoirs. Une société juste considère que la faute n'est pas à chercher dans un ailleurs mais bien dans le chef de l'auteur de l'acte. Mais, une société juste place aussi sa confiance dans l'individu et le soutient dans ses choix.
Les drames que connaît notre pays à l'heure actuelle sont peut-être l'occasion de se poser les bonnes questions sur les principes qui régissent notre organisation sociale. Car, avec la société socialisante, et sa lecture de classe, nous resterons prisonniers des vieilles recettes qui ont échoué. Il faut en finir avec cette vision et revenir à l'essence même de notre démocratie. Sans cela, nous nous exposons à de grands troubles dont de nombreux symptômes se font d'ores et déjà ressentir. Au-delà des clivages politiques, sociaux, culturels et religieux, absolument tout le monde aurait à gagner à vivre dans cette société juste que nous voulons concrétiser. Il y a donc urgence à enfin appliquer ce dicton anglais selon lequel «la meilleure charité est la justice pour tous».